mardi 11 décembre 2012


Lettre à Madame de Sade

Madame
          
Il serait inconvenant et gigantesque de ma part de vouloir annoncer l’estime trouble où je vous tiens d’avoir été l’épouse ineffaçable de Monsieur de Sade, d’avoir admis, facilité , compris et adoré son déchaînement alors même qu’on voulait l’enchaîner, et le gré que je vous sais d’avoir agi en épouse fidèle au-delà de ce qu’exige le possible. Représentez néanmoins à ceux de votre famille et de votre entourage qui vous moquent – et sans doute vous craignent – qu’aujourd’hui nombre d’esprits libres, grâce à Donatien, reconnaissent en vous la pureté renversante d’un miroir et, plus encore, d’une révélation. Si l’on voulait nous persuader votre mari cruel et dépravé, il ne fallait pas qu’il vous écrivît de Bastille ces billets lucides et brûlants que l’on nous fait tenir par des revues, des thèses, des études, où son estime se dévoile par l’appui qu’il escompte de votre constance, de votre mérite et sans faute de votre beauté, beauté dont nous ne doutons plus qu’il fit le repère de son existence et la frange de sa folie. Quel écrivain ne souhaiterait cette présence silencieuse qui permet de tout dire dès l’instant qu’il a l’égoïsme de n’agir, ailleurs, qu’au travers d’elle ?
         Alors qu’il n’était en commerce avec vous que par la police, vous disiez le bonheur d’être seule dans un logis déserté toutes les nuits par votre mari ; le bonheur de vous le représenter en train de tenir un tison au-dessus d’une femme nue et liée, dans une chambre inconnue mais bien chauffée alors qu’entre vos draps, par une nuit d‘hiver au château de La Coste, vous trembliez de froid (ce qui lui advint dans ses cachots) ; le bonheur de savoir que des scandales toujours plus nombreux et toujours plus sanglants s’étendaient partout comme des traînes (ou traînées) écarlates de robes de couronnement ; le bonheur de l’épouse du châtelain qui marche sous les gouttières des toîts dans les ruelles du village ; le bonheur d’être pauvre et le bonheur d’avoir honte…
         C’est en tout cas ce que nous fait connaître Monsieur Mishima qui doit la connaissance qu’il a de vous à la connaissance qu’il a de l’absolu, intimité où sont experts les écrivains du Soleil Levant et qui devait se donner si horriblement la mort quelques mois après nous avoir laissé une pièce, laquelle porte, Madame, votre nom. Il alla jusqu’à nous faire bien résoudre à vanter en vous une fidélité certes aussi monstrueuse que les vices étendus de Donatien mais dont vous, Andrée, vous expliquiez ainsi devant Madame de Montreuil votre mère : « Si la faute de mon mari a passé les limites, il faudra bien que ma fidélité les passe également »… Ou encore : « La fidélité de la femme participe directement de l’essence du mari, un peu de la même façon qu’un bateau vermoulu est condamné à partager l’essence de la mer avec les vers qui le rongent ». J’imagine l’escalier de fierté qui vous restait à gravir lorsqu’un chien de misérable extraction venait par devant vous dégobiller (le mot est du marquis, vous le savez) sa commission infâme avec le fausset de l’insolence et le bégaiement de l’imbécillité. J’imagine la neige immaculée de la persévérance sur le repaire où vous acculaient l’impudence immonde des jean-foutre et l’hypocrisie scélérate de vos proches. Ah ça ! Madame que vous avez su être la compagne esseulée de Monsieur de Sade. Jusqu’à l’abandonner, sublime, lorsqu’enfin il fut libre, obèse, humble mais capable de vous sauver, vous et les vôtres par les appuis qu’il s’était fait dans la Révolution. Non pas avec ses fouets et ses pastilles mais avec ses chaînes et son esprit. Donation c’est moi, dites-vous alors et vous vous êtes obligée d’entrer en religion. Si le marquis était un sacré raisonneur, vous vous deviez de garder la logique étrange de votre féminité et de votre sentiment.
         Mais il y a plus. Et vous me permettrez d’égaler votre seul vice à ceux, multiples et éblouissants, de votre mari. Je veux parler de ce vertige qui vous prit à l’heure où, vous croyant au bout de vos peines, ou de vos bonheurs, vous vous aperçûtes que ce que vous aviez pensé surmonter en le vivant, le marquis l’écrivait. A le lire, vous avez compris, car l’entendement vous manque moins que le bois de chauffe, que ce n’était pas Donatien que vous étiez mais bien Justine. Que Donatien n’était qu’une apparence et que le marquis était le fœtus sanglant de Dieu, tel que le voyait la comtesse de Saint-Fond, dont il prit l’âme. Que Donatien était un seuil entre vous-même et l’impossible. L’inhumanité de l’écriture vous est apparue. Donatien, en prison, se plaisait à clore le monde de grilles et à en garder seul les clefs. Votre vice semblable à celui de vivre le futur comme une chose ancienne a alors été de manquer de force dans cet escalier dérobé qui montait, pensiez-vous, au ciel. Et vous entrâtes au couvent.
         Quoique je n’aie, Madame, aucune peine à vous imaginer  – deux siècles en cette sorte de matière ne me sont rien  – je dois à Monsieur Mishima, aux six femmes qu’il fait parler, un grand apaisement. Celui de savoir que le marquis a connu par la femme (fût-ce votre sœur) et pour une fois l’enchantement d’être un homme. Je crois que Monsieur de Mandiargues exprima le même soulagement, lui qui adapta en notre langue cette fine pièce japonaise. Elle aurait plu à votre philosophe-fouettard de mari qui se piquait d’être un grand auteur dramatique. Il ne nous reste qu’à espérer qu’un tel dévouement nous soit un jour accordé. La générosité que vous indiquez aux femmes voudra bien décider  cette question. Je ne vous promets pas qu’elles en souffriront moins car je ne sais pas signer un mensonge.
         Je reste très (mot indéchiffrable), Madame, votre humble et dévoué (dévoyé) adorateur.
A.G
(Lettre écrite par une nuit de neige dans une année lointaine).




lundi 16 juillet 2012

Enfin coulèrent les larmes

Imrûl'l-Qays

Halte vous deux ! Pleurons au souvenir d'une amie
et d'un séjour au creux de la dune
    entre al-Dakhkhûl et H'mal/
    et Tûd'îh' et l-Miqrât
la forme n'en demeure que par le tissage du vent
qui du nord et du sud/ vient doucement
     sur ses côtés
la brise d'est l'habille  d'un frôlement
     de voile effrangé/
on ne voit plus sur ses séjours et ses places
     que des crottes de gazelles, serrées
     comme des graines de piments/

Et ce fut comme si
en un matin d'exil, tandis qu'ils s'ébranlaient,
moi, près des épines du clan
     egreneur d'amertume,
mes compagnons, arrêtant sur moi
     leurs montures, m'eussent dit
- " Ne meurs pas de chagrin, supporte en beauté/
     laisse partir de toi ce qui a passé sa route"
affronte plutôt l'épreuve du jour/
Mais là je demeurais, attendant que vacille
une folie de deuil confiante en sa fureur/
quand ma seule guérison eût été une larme
si seulement j'en avais pu verser
- " Qu'attendre d'une empreinte évanouie ? Ainsi
   en usas-tu avant elle avec Umm al-Huwayrith,
   avec sa voisine Umm al-Rabâb à Ma'sal"/
quand elles se levaient du musc s'exhalait d'elles
brise du matin qui porte la senteur du girofle/
Enfin les larmes de ma soif coulèrent
sur mon cou jusqu'à mouiller mon baudrier/
- "Avec d'autres, que de jours t'avaient été favorables"

(Un roi errant, extrait des dix grandes odes arabes de l'Anté-Islam, les Mu'allaqât, traduction adaptée de Jacques Berque( Sinbad, 1979). C'est le début de la poésie courtoise dans le désert et de la mélancolie amoureuse dans la péninsule arabique, un siècle avant l'islam, qui les condamna - de plus ou moins bonne grâce).

samedi 7 juillet 2012

Je n'aurais pu vivre avec toi

Marina Tsvetaïeva à Boris Pasternak, Samedi 10.7.1926.

(En réponse à une lettre, adressée de Moscou, où Pasternak lui faisait part de ses tentations et de "la seule chose pour laquelle j'aime, quand j'aime, c'est que sentant de l'épaule droite le flanc droit de l'univers, de l'épaule gauche, le flanc gauche, donc me masquant tout ce que je pourrais voir et vers quoi je pourrais aller, en même temps la femme tournoie et baigne dans un essaim d'innombrables papillons de nuit et, l'été, se débat en ville à la limite des nudités permises.")


    Je n'aurais pu vivre avec toi, et la faute n'en est pas à l'incompréhension, mais à la compréhension. Souffrir du bien-fondé d'autrui qui est en même temps le vôtre, souffrirà cause du bien-fondé, voilà une humiliation que je n'aurais pas supportée.
    Jusqu'à présent, je n'ai jamais souffert que du mal-fondé, j'étais seule à avoir raison, même s'il se trouvait des mots (rarement) ou des gestes (plus souvent) analogues, le moteur était toujours autre. En outre, ce que tu fais n'est pas à ta hauteur, n'est pas à toi du tout, est moins à toi que le contraire. Quand je te retrouve, je me retrouve, toutes pointes tournées contre moi.
    Je ne pourrais pas vivre avec toi, Boris, en juillet, à Moscou, parce que tu t'assouvirais sur moi.
    J'ai beaucoup pensé à cela (même avant toi) toute ma vie. La fidélité comme lutte contre soi-même, je n'en veux pas (moi, comme tremplin, c'est humiliant). La fidélité comme continuité de la passion, je ne la comprends pas, elle m'est étrangère. (La fidélité comme l'infidélité désunissent tout.) Une seule de toute ma vie m'a convenu (elle n'a peut-être jamais existé, je ne sais, je ne suis guère observatrice, alors c'est l'infidélité qui m'a convenu, sa forme). La fidélité par l'admiration. L'admiration noyait tout le reste, il avait peine à aimer, et même moi, tant je l'écartais de l'amour. Non l'admiration mais l'assomption céleste. Voilà qui m'a convenu.
    Que ferais-je de toi à Moscou, Boris, (et partout dans la vie)? L'unité (quelle qu'elle soit) peut-elle faire une somme ? C'est une autre qualité. Une autre division des atomes. Ce qui est ne peut se désagréger en ce qui doit être. Un héros ne fait pas une agora. C'est en cela que la foule est nécessaire : pour faire autrement le héros (soi-même).
    Je veux revenir sur la compréhension. Je te comprends de loin, mais si je voyais la cause de ton ravissement, je m'enivrerais de mépris comme le rossignol de son chant. J'en exulterais. Je me guérirais de toi instantanément. Comme je me serais guérie de Goethe ou de Heine en apercevant leurs Kätchen-Gretchen. La rue en tant que multitude, oui, mais la rue incarnée en une seule unité qui se prend pour la multitude (et tu t'en persuaderas toi-même), la rue avec deux bras et deux jambes.
[...]
    Je n'ai pas encore rencontré un seul bel esprit qui m'aurait dit : "Je te troque contre un élément : la multitude sans visage. Je te troque contre mon propre sang." Ou mieux ecore: "j'ai envie de la rue". (Personne ne m'a tutoyée.)
[...]
    Ce dont je me plains: de l'impossibilité de devenir un corps. De l'impossibilité de couler ("Si jamais un jour je coulais par le fond... ").
[...]
    Boris, Boris, comme nous aurions été heureux, à Moscou, à Weimar, à Prague,en ce bas-monde et surtout dans l'autre qui est déjà tout entier en nous. Tes perpétuels départs (c'est ainsi que je le vois) et ce qui me regarde de bas en haut par tes yeux. Ta vie par correspondance avec toutes les rues du monde... et aller chez moi. Toute présence m'est insupportable, à toi aussi. Nous nous serions mis à l'unisson.
    Mon bien-aimé, arrache ton coeur plein de moi. Laisse ce martyre. Vis. Que ni ta femme ni ton fils ne te soient une gêne. Je te remets entièrement d'eux tous et d'elles toutes. Prends tout ce que tu veux tant que tu en as encore envie!

(Traduction Lily Denis).
 





vendredi 6 juillet 2012

De la séduction à la volupté


L'Art d'aimer, de la séduction à la volupté, exposition au Palais Lumière d'Evian jusqu'au 23 septembre.
Courbet, Les amants dans la campagne. Peinture autobiographique.

samedi 30 juin 2012

Je ne veux pas vos mots d'amour qui n'en sont plus



24 décembre 1930
    Je savais que je recevrais une lettre de vous aujourd’hui, comme je sais que j’en recevrai une autre dans huit jours avec vos vœux de bonne année. J’ai fait une boule de cette lettre et l’ai mise dans la corbeille. J’éprouvai un grand soulagement.
    Pourtant, je ne puis rien dire contre elle : je devrais vous écrire, vous remercier et affirmer mon amitié en réponse à la vôtre : je ne peux pas. Votre lettre est très belle ; mon attitude paraîtra mesquine peut-être… mais aucune lettre ne pouvait me blesser davantage, aucune me faire réagir plus violemment pour m’éloigner de vous.
    Je ne vous écris pas, parce que je veux vous oublier. Chaque enveloppe revêtue de votre écriture serait, pour moi, une souffrance ; chaque phrase que je devrais vous écrire, une lutte ; je ne pourrais plus vous dire que des choses convenues et mon amour aurait mal au rappel du passé ; je chercherais à connaître votre vie et j’aurais de la peine : je ne veux pas.
    Je ne vous écris pas, parce que le déroulement que vous avez donné aux événements m’a froissée. Ce n’est pas votre mariage qui me paraît une injure. Je pensais que j’étais pour vous une amie plus intime qu’un homme, qu’une maîtresse, qu’une femme. Il me semblait que notre affection était assez rare pour qu’elle pût comporter un aveu complet et progressif de l’évolution d’un autre amour dans votre âme. Or vous avez agi comme tout le monde. Vous avez cherché mes défauts et n’avez plus parlé que d’eux ; aviez-vous besoin de vous assurer que vous aviez raison de ne plus m’aimer ? Et vous avez décidé votre mariage, et vous me l’avez appris ; alors pour me dire cette nouvelle, vous avez oublié mes défauts pour vous souvenir de mes qualités, afin de me prier de continuer à vous aimer. Mais moi, vous savez bien, pour me l’avoir tant de fois répété au long des derniers mois écoulés, que je suis par nature, depuis toujours, foncièrement égoïste et que j’ai mauvais caractère : point n’est besoin que je me montre autre à vos yeux. Pour moi, uniquement pour moi, il vaut mieux que je casse net nos relations : vous ne pouvez plus rien m’apporter de ce que je désire en ce moment.
    Et votre lettre de ce matin était tout à fait celle qu’il me fallait recevoir. J’avais tendance à oublier le mal que je sentais ; je voulais le « tourner » ; mon amour imaginait des subterfuges pour se leurrer et se contenter, en fermant volontairement les yeux, de liens d’affection qui traînent après tout amour brisé. On attend encore une lettre ; on espère dans une visite retrouver une illusion d’autrefois ; le cœur bat quand la porte s’ouvre ; la poignée de main produit l’émotion du baiser ancien ; on conserve soigneusement une rose apportée ; un compliment banal paraît un regret. Puis l’enchantement s’en va, et l’on sait très bien que tout cela est faux. Ce sont des lianes souples qui s’agrippent, retiennent dans un passé évanoui et laissent sans force pour agir et vivre.
    Si je ne vous aimais pas, je pourrais vous revoir ; quand je ne vous aimerai plus, je vous reverrai peut-être ; en ce moment je ne veux pas.
    Je ne veux pas vos mots d’amour qui n’en sont plus. Je ne veux pas être bercée ce soir par votre voix câline parce que vous m’avez fait mal. Si on veut retenir un chat qu’on a blessé, il griffe et se sauve ; n’essayez pas de me retenir.
(Texte extrait de Commentaire de Marcelle Sauvageot réédité en 2004 par les Editions Phébus sous le titre Laissez-moi).

jeudi 28 juin 2012

Toute la différence entre Albertine Sarrazin et moi est qu’elle est morte


 Mireille Sorgue a écrit cette phrase glaçante, qui lui accorde seulement de vivre, en août 1967, quelques jours avant son suicide. Albertine Sarrazin était morte depuis un mois. Mireille possédait deux écritures. Une écriture réglée, disciplinée, sage, une écriture de dissertation et de correspondance, aux jolies lettres, aussi répétitives que des pâquerettes, bellis perennis,  une écriture venue des maîtres (sa mère puis son père, instituteurs et directeurs d’école). Et une écriture libre, soumise au vent de ses pensées et de ses sentiments, qui pouvait se dérouler dans la page comme une fougère ou s’envoler avec un cri, comme un oiseau. La graphie de cette phrase, je n’ai pas le droit de la reproduire. Mireille a tracé sa phrase en lettres fines puis a repassé sur elle d’un trait plus ferme et plus déterminé, pensive pensante, comme disaient les troubadours. Sans autre commentaire ici, on a un accès vertigineux à l’enfermement dans lequel elle s’était mise et qui n’eut pour elle qu’une issue. Il en sera parlé ailleurs. Comme de la prison qui détient ses textes inédits.

mercredi 13 juin 2012




Petite bibliothèque "M" (13)


Albertine Sarrazin


A Julien Sarrazin


   Zi-Lou-Lien mon père et ma mère mon amour ma vie toute, il est 6 H et après une nuit en grande partie blanche je suis là, à chialer comme je n'ai peut-être plus fait depuis la plage de Calais, c'est rien, t'en fais pas, c'est peut-être l'alcool absorbé hier - par voie externe - à pleines compresses, ces voitures stridentes menant ici jusqu'à ma cretonne l'idée de mort et de gâchis, peut-être simplement, comme au seuil des grands instants, l'instant d'immanence de la vérité, je sais pas, j'avais des mots tout à l'heure en foule dans le coeur, pressés comme les larmes qui merde me dégoulinent sur la liquette locale, une vraie combinaison de nonette - et puis ne m'en reviennnent que ces trois JE T'AIME, Julien, Julien, sois là, ne me quitte pas, jamais, j'ai besoin de toi pour revivre, je voudrais seulement que ces quelques heures où je m'absente un peu de toi nous soudent à jamais, tous deux bien serrés comme dans les nuits récentes, et même si devaient revenir les nuits à moitié morts, à moitié tronqués de Nous, soudent le cercle de l'osselet, nous y rivant toi et moi pour l'éternité des éternités.

  Pardon, Zi, pour tout ce qui dans cette décennie m'a empêchée d'être la Sarrazine, pour mes maussaderies, mes maux, mes ivresses, mes caprices, mes distractions, mes rognes, je ne sais pas encore aimer aussi bien que toi, tu es moi et je m'aime; mais j'oublie, parfois, que je suis toi et le "tu" appelle les mots injustes, cruels, les évidences où, si tu n'as pas raison, tu n'y es pour rien; je sais, Zi, ton amour si pur et si immense que le mien s'étrangle parfois de honte. Je reviendrai tout à l'heure, certainement - comme disait le gars hier, c'est de la géométrie, c'est aussi de la mathématique générale, je reviendrai - Mais, flirter avec la mort étant quand même de plus en plus risqué pour moi, je veux te dire que ce ne pourra être qu'un flirt, une passade plus ou moins longue et sommeillante et que je t'attends, comme tu m'attends, de l'autre côté du Chronomètre.


Lettre écrite à l'hôpital Cochin avant une nouvelle opération de l'astragale, le 25 janvier 1967. Albertine est morte à 29 ans le 11 juillet 67. Mireille était en Provence et se jeta d'un train un mois plus tard.

mardi 12 juin 2012

Petite bibliothèque "M" (12)

Mireille Sorgue

C'est une vieille histoire

L'épouse antique au retour de l'époux
le conduit sur la pourpre
et le tue dans son bain
avec ses propres armes.      Exsangue
il gît sur le seuil du palais retrouvé.
    Tu ressembles à ce mort.

(Extrait de L'Amant. C'est un des derniers
poèmes de Mireille).

lundi 11 juin 2012

Petite bibliothèque "M" (11)


L'amour assouvi

Poème sumérien


(Elle)
Mon bien aimé est venu
Il a pris avec moi son plaisir; il s'est uni à moi
Le frère me fait entrer dans sa maison :
Il m'a allongée sur un lit de miel
Mon précieux, mon seul chéri, couché près de mon coeur
L'un par l'autre, "faisant les langues", l'un par l'autre
Mon frère au beau visage fit ainsi cinquante fois
Il arrive comme un homme silencieux
Avec un séisme il a imposé le silence,
Mon frère avec une main posée sur sa taille
Mon précieux, le doux, le temps passe !

(Lui)
Libère-moi, ma soeur, libère-moi !
Viens, ma soeur bien aimée, allons à la maison
Deviens une petite fille aux yeux de mon père !

(Véronique Grandpierre, Sexe et amour à Babylone,
Folio histoire, 2012)

jeudi 16 juillet 2009

Petite bibliothèque "M" (10)

Guilleragues

[...] Il faut avouer que je suis obligée à vous haïr mortellement ; ah ! je me suis attiré tous mes malheurs : Je vous ai d'abord accoutumé a une grande passion, avec trop de bonne foi, et il faut de l'artifice pour se faire aimer, il faut chercher avec quelque adresse les moyens d'enflammer, et l'amour tout seul ne donne point de l'amour ; vous vouliez que je vous aimasse, et comme vous aviez formé ce dessein, il n'y a rien que vous n'eussiez fait pour y parvenir ; vous vous fussiez même résolu à m'aimer, s'il eut été nécessaire ; mais vous avez connu que vous pouviez réussir dans votre entreprise sans passion, et que vous n'en aviez aucun besoin, quelle perfidie ? Croyez-vous avoir pu impunément me tromper ? Si quelque hasard vous ramenait en ce pays, je vous déclare que je vous livrerai à la vengeance de mes parents. J'ai vécu longtemps dans un abandonnement et dans une idolâtrie qui me donne de l'horreur, et mon remords me persécute avec une rigueur insupportable, je sens vivement la honte des crimes que vous m'avez fait commettre, et je n'ai plus, hélas ! la passion qui m'empêchait d'en connaître l'énormité ; quand est-ce que mon cœur ne sera plus déchiré ? quand est-ce que je serai délivrée de cet embarras cruel ? Cependant je crois que je ne vous souhaite point de mal, et que je me résoudrais à consentir que vous fussiez heureux ; mais comment pourrez-vous l'être, si vous avez le cœur bien fait. Je veux vous écrire une autre Lettre, pour vous faire voir que je serai peut-être plus tranquille dans quelque temps ; que j'aurai de plaisir de pouvoir vous reprocher vos procédés injustes après que je n'en serai plus si vivement touchée, et lorsque je vous ferai connaître que je vous méprise, que je parle avec beaucoup d'indifférence de votre trahison, que j'ai oublié tous mes plaisirs et toutes mes douleurs, et que je ne me souviens de vous que lorsque je veux m'en souvenir ! Je demeure d'accord que vous avez de grands avantages sur moi, et que vous m'avez donné une passion qui m'a fait perdre la raison, mais vous devez en tirer peu de vanité ; j'étais jeune, j'étais crédule, on m'avait enfermée dans ce couvent depuis mon enfance, je n'avais vu que des gens désagréables, je n'avais jamais entendu les louanges que vous me donniez incessamment, il me semblait que je vous devais les charmes et la beauté que vous me trouviez, et dont vous me faisiez apercevoir, j'entendais dire du bien de vous, tout le monde me parlait en votre faveur, vous faisiez tout ce qu'il fallait pour me donner de l'amour ; mais je suis, enfin, revenue de cet enchantement, vous m'avez donné de grands secours, et j'avoue que j'en avais un extrême besoin : En vous renvoyant vos Lettres, je garderai soigneusement les deux dernières que vous m'avez écrites, et je les relirai encore plus souvent que je n'ai lu les premières, afin de ne retomber plus dans mes faiblesses. Ah ! qu'elles me coûtent cher, et que j'aurais été heureuse, si vous eussiez voulu souffrir que je vous eusse toujours aimé. Je connais bien que je suis encore un peu trop occupée de mes reproches et de votre infidélité, mais souvenez-vous que je me suis promis un état plus paisible, et que j'y parviendrai, ou que je prendrai contre moi quelque résolution extrême, que vous apprendrez sans beaucoup de déplaisir ; mais je ne veux plus rien de vous, je suis une folle de redire les mêmes choses si souvent, il faut vous quitter et ne penser plus à vous, Je crois même que je ne vous écrirai plus, suis-je obligée de vous rendre un compte exact de tous mes divers mouvements ?

Lettres de la religieuse portugaise

jeudi 18 juin 2009

Petite bibliothèque "M" (9)

Mireille Sorgue


Sève brute (2) 8 octobre

Et que saurais-je écrire,
sinon ma peine d’aujourd’hui,
ma peine d’amour que l’automne rougit comme une vigne vierge,
la gomme savoureuse, exécrable, sucrée,
l’huile rance qui luit dans les vases sacrés,
succulente de pulpe et robe incarnadine,
écume de vermouth, liqueur amygdaline,
ma peine mûre et qui suinte, âcre résine ;
la loutre chatoyante et verbeuse, gîtée
au logis tiède et clos de mes seins délaissés ;
mollusque parasite et bruissante marée ;
ma peine tour à tour qui se prélasse aux laisses,
lascive, paresseuse, indolente maîtresse,
où (sic) le cavalier lourd qui me presse et m’éreinte
amazone drapée d’une vapeur d’absinthe ;
vénéneuse corolle ou floraison marine
qu’épanouit la nuit ; ma couronne d’épines ;
ma douleur somptueuse en velours cramoisi
poivrée comme un relent de banane pourrie
comme un soir de juin si lourd que l’on défaille
chaude autant que ton bras qui ceintura ma taille


Que saurais-je écrire, sinon Toi, et la souffrance dont tu me combles ?
J’ai marché dans les rues aux cohortes démentes
Et passante sans yeux, pleurant mon âme absente,
Promené tout au long des stupides pavés
Ma soif inconvenante et mes sanglots figés ;
J’ai marché, et les bruits alentour déferlaient,
Vague tonitruante et saumâtre, et j’allais,
Me berçant au giron de cette maritorne
Au rire croupissant, Ville, chacale morne :
Je tressaillais, blessée, au bref glapissement
Des freins sur la chaussée, au triste hululement
D’un train dans le décor ; je fuyais étrangère,
Eclaboussée de lie, et nul qui fût mon frère
Et qui me prît la main et d’un baiser défît
Le délire diurne et l’angoisse des nuits…
Thalassa reperdue, j’invoquais ton rivage
Aux étreintes moirées sur la douceur des plages…
Mais me conduira-t-il celui qui sait les bords
Où se berce l’oubli ? J’ai des pensers de mort
Qui bourdonnent aigus, crécelle lancinante
Au chant sempiternel, monotone et navrante,
Thalassa reperdue, parviendrai-je au rivage,
Et saurai-je à nouveau le sel de Ton visage ?

Je t’aime. Amour en pure perte.

Petite bibliothèque M (8)

Mireille Sorgue

2 août
Sève brute (1)

Et que saurais-je écrire, sinon ma peine d’aujourd’hui, ma peine d’amour, neuve, acide – goût de prunelle diaprée prise au buisson avant le temps, longuement macérée sous la langue, corrosive et insinuante liqueur,
et ce vent qui m’affouille,
ma peine aiguë ou sourde au gré du temps,
ma peine contenue, apaisée, comme un chien qu’on flatte à la croupe en le retenant du collier, -- assoupie enfin – (Que vite on chante une berceuse très endormeuse…)
et soudain, sans que j’aie su pourquoi, en lente reptation vers ma gorge qui s’affole,
jusqu’à ce que douleur s’ensuive.

Je mords le drap crissant et fade.

Que saurais-je écrire sinon Toi et la souffrance dont tu me combles ? J’ai agrippé mes doigts aux pierres que tu foules, et tu écrases mes ongles en dansant sur mes mains la ronde de ta joie.
Tes bottes sonnent la cadence sur un rythme de sarabande, et ton rire chante clair, si clair, mon amour, insoucieux de moi.

Je t’aime. Amour en pure perte,
comme un vent qui ne jouerait pas avec les fumées sur les toits,
qui ne tournerait aucune roue de moulin aux pales chuintantes,
qui ne peignerait aucun arbre,
comme une bruyère où ne viendraient pas les abeilles,
comme une pluie que les oiseaux ne pourraient boire,
comme un fruit mûr qu’on ne goûterait pas,
comme un inutile sanglot.

(Ce poème date de 1962. Il y eut donc un premier "Toi" avant l'Amant, comme il y en eut un autre après.)

vendredi 29 mai 2009

Petite bibliothèque "M" (7)

Yvan Tourgueniev

« J’avais une prédilection particulière pour les ruines de l’orangerie, ayant pris l’habitude d’escalader son mur abrupt et d’y rester assis, à califourchon, tellement malheureux, triste et oublié que je prenais pitié de moi-même : douce griserie de l’isolement mélancolique !
Un jour que je me trouvais là, les yeux perdus au loin, à écouter le carillon du monastère, je perçus tout à coup un frôlement mystérieux : ce n’était pas le vent ni un frémissement, mais une sorte de souffle et plus exactement la sensation d’une présence… Je baissai les yeux.
Zinaïda longeait le sentier d’un pas pressé ; elle portait une robe légère, de couleur grise, et une ombrelle de la même teinte sur l’épaule. Elle m’aperçut, s’arrêta, releva le bord de sa capeline et me regarda avec des yeux de velours.
« Que faites-vous si haut ? me demanda-t-elle avec un étrange sourire… Eh bien, qu’attendez-vous ?... Au lieu de passer votre temps à me persuader que vous m’aimez, sautez donc par ici, si cela est vrai. »
A peine avait-elle fini de parler, que je me précipitais en bas, comme si un bras m’avait violemment poussé dans le dos. Le mur devait être haut de près de cinq mètres. J’atterris sur mes pieds, mais le choc fut si vigoureux que je ne réussis pas à rester debout ; je tombai et restai évanoui quelques instants. En revenant à moi, et sans ouvrir les yeux, je sentis que Zinaïda était toujours là, tout prés de moi… « Cher petit, disait-elle avec une tendresse inquiète, cher petit, comment as-tu pu faire cela, comment as-tu pu m’écouter ? Je t’aime… Relève-toi… »
Sa poitrine se soulevait tout contre ma tête, ses mains frôlaient ma joue… et soudain – Seigneur, quel délice ! – ses lèvres douces et fraîches couvrirent mon visage de baisers… effleurèrent mes lèvres… A ce moment-là, bien que je me gardasse soigneusement de rouvrir les yeux, elle dut se douter que j’étais revenu à moi et se redressa rapidement :
« Eh bien, relevez-vous, espèce de grand fou… Qu’est-ce que vous faites là, dans la poussière ? »
J’obtempérai.
« Donnez-moi mon ombrelle… voyez où je l’ai jetée… et ne me regardez pas ainsi… En voilà de sottes idées !... Vous êtes-vous fait mal ?... Vous vous êtes piqué dans les orties ?... Je vous dis de ne pas me regarder ainsi… Il ne veut rien comprendre, rien répondre, ajouta-t-elle comme si elle se parlait à elle-même. Rentrez chez vous, m’sieur Voldémar, brossez-vous et ne me suivez pas, sinon je vais me fâcher et jamais plus je ne… »
Elle n’acheva pas son propos et s’éloigna rapidement ; je m’assis sur le bord du sentier… mes jambes ne voulaient plus me porter. Les orties m’avaient piqué les mains, j’avais mal dans le dos, la tête chancelante, mais, avec tout cela, j’éprouvais un sentiment de béatitude que je n’ai plus jamais retrouvé de ma vie. Il se manifestait par une torpeur douce et douloureuse circulant dans mes veines, et finit par se donner libre cours, sous forme de gambades et de cris enthousiastes…
Vraiment, j’étais encore un enfant ! »

Premier Amour (traduction R.Hoffmann).

vendredi 22 mai 2009

Petite bibliothèque "M" (6)

Giacomo Leopardi

« Quand je dis que je me blâmerais de toute tentative pour raviver ou faire renaître cette passion dans mon cœur, ce n’est pas là l’effet de quelque sentiment de honte : s’il a jamais existé une affection réellement pure et platonique, montrant la plus extrême aversion pour toute ombre de souillure, ce fut bien la mienne, ce l’est encore, et c’est par sa nature même, non par quelque précaution de ma part, qu’elle s’afflige et se replie sur elle-même avec horreur au premier soupçon d’impureté. Si je m’interdis de ranimer ma passion, c’est qu’elle est trop funeste pour moi. En effet, si une légère brume d’affectueuse mélancolie, comme celle que j’ai connue ces derniers jours, n’est pas dénuée de charme, et peut même nous plaire sans trop nous troubler, je n’en saurais dire autant de cette anxiété, de ces désirs, de cette insatisfaction, de cette folie, de cette angoisse que commande le fort de la passion et qui font de nous les êtres les plus misérables et tourmentés qui soient au monde. J’ai eu un avant-goût de cette misère le premier soir et les deux premiers jours de ma maladie, au cours desquels, comme j’en puis juger à présent, j’ai en vérité profondément ressenti l’amour. Ce que furent les symptômes, les particularités, en un mot le caractère de ce premier amour, ces pages écrites dans la plus grande ardeur de ma passion le révèlent. Je pourrais y ajouter le désir manifeste de trouver quelque charme à ma personne. Mais le premier jour, loin de ressentir ce désir, je fuyais plutôt tout ce qui pouvait évoquer ou me représenter ma propre image, éprouvant pour elle la même aversion que pour les autres visages. Du reste, je suis si peu enclin à rougir de ma passion que, dès l’instant où je l’ai conçue, je m’en suis toujours félicité, tout à la joie de ressentir une de ces affections sans lesquelles on ignore la grandeur, de me savoir accessible à d’autres souffrances qu’à celles du corps et de m’être prouvé clairement la tendresse et la sensibilité immodérées de mon cœur ».

Journal du premier amour (traduction Joël Gayraud).
Proposé par Jean-Marc Picquier

lundi 18 mai 2009

Petite bibliothèque "M" (5)

Sören Kierkegaard

« Johannes !

Je ne t’appelle pas « mon » Johannes, car je sais bien que tu ne l’as jamais été ; j’ai été assez durement punie pour avoir laissé mon âme se délecter à cette idée ; et pourtant, je t’appelle mien ; mon séducteur, mon trompeur, mon ennemi, mon assassin, l’auteur de mon malheur, le tombeau de ma joie, l’abîme de mon infortune. Je t’appelle mien et je m’appelle tienne, et de même qu’autrefois cela te flattait les oreilles, toi qui fièrement t’inclinas pour m’adorer, à présent cela doit sonner comme une malédiction sur toi, une malédiction pour toute l’éternité. Ne te réjouis pas en pensant que j’ai l’intention de te poursuivre ou de m’armer d’un poignard pour t’exciter à des moqueries ! où que tu fuies, je suis pourtant tienne, va jusqu’au bout du monde, je resterai pourtant tienne, donne ton amour à des centaines d’autres, je suis pourtant tienne, oui à l’heure de la mort je serai tienne. Le langage même dont je me sers envers toi doit te prouver que je suis tienne. Tu as eu l’audace de tromper un être de telle façon que tu es devenu tout pour cet être, pour moi, et que j’aurais infiniment de plaisir à devenir ton esclave, – je suis à toi, je suis tienne, ta malédiction.

Ta Cordélia

Journal du séducteur.
Proposé par Fanny Domecq

dimanche 10 mai 2009

Petite bibliothèque "M" (4)

Emily Dickinson


Je n’avais pas le temps de haïr
La tombe m’en aurait empêchée,
Et la vie n’était pas si vaste
Que je n’épuise l’inimitié.

Je n’avais non plus le temps d’aimer
Mais puisque il faut bien s’occuper,
La menue peine d’amour,
Ai-je pensé, me suffirait.

*
I had no time to hate, because
The grave would hiner me,
And life was not so ample I
Could finsih enmity.

Nor had I time to love ; but since
Some industry must be,
The little toy of love, I thought,
Was large enough for me.

(Proposé par Laure Maçon-Mitchell)

jeudi 30 avril 2009

Petite bibliothèque "M" (3)

Catherine Pozzi

AVE

Très haut amour, s’il se peut que je meure
Sans avoir su d’où je vous possédais,
En quel soleil était votre demeure
En quel passé votre temps, en quelle heure
Je vous aimais,
Très haut amour qui passez la mémoire,
Feu sans foyer dont j’ai fait tout mon jour,
En quel destin vous traciez mon histoire,
En quel sommeil se voyait votre gloire,
Ô mon séjour..
Quand je serai pour moi-même perdue
Et divisée à l’abîme infini,
Infiniment, quand je serai rompue,
Quand le présent dont je suis revêtue
Aura trahi,
Par l’univers en mille corps brisée,
De mille instants non rassemblés encor,
De cendre aux cieux jusqu’au néant vannée,
Vous referez pour une étrange année
Un seul trésor
Vous referez mon nom et mon image
De mille corps emportés par le jour,
Vive unité sans nom et sans visage,
Coeur de l’esprit, ô centre du mirage
Très haut amour.

— D'après Très haut amour, poèmes et autres textes de Catherine Pozzi, ed. par Claire Paulhan et Lawrence Joseph, Gallimard "Poésie", 2002. Proposé par Marc Briand.

lundi 27 avril 2009

Petite bibliothèque "M" (2)



Guillaume Apollinaire
2 août 1915

Mon petit sifflet à deux trous,
La photo est merveilleuse, puisque tu veux mon appréciation juste et raisonnée. Elle montre 2 sœurs jumelles dont l’air est si ingénument insolentes (1) qu’elles méritent les sévices qui leur apprendront à garder plus de retenue. Il ne faut pas oublier d’autre part qu’au Louvre l’Odalisque d’Ingres fait pendant à l’Olympia de Manet et qu’ayant la 1re je voudrais bien avoir également la seconde. Tu m’écris juste assez de lettres pour me consoler un peu. Elles ne sont pas de trop, ni surtout trop longues. Je les trouve même trop obstinément courtes. J’attends aussi celles qui sont amusantes tout en témoignant d’une « ignorance totale ».
Mâtin ! Vous allez bien, un à la minute !! J’ai envoyé maintenant la bague. J’espère qu’elle te plaira. J’ai fait de mon mieux et j’ai eu bien du mal aussi à graver l’inscription qui est à l’intérieur.
Toutou me délaisse aussi, d’ailleurs je crois bien qu’il est en retard sur moi de 2 lettres.
Tes lettres sont gentilles, mais comme toujours, il n’y a aucun détail. Tu m’écris au galop. M’écrire est pour toi une corvée !
Pour moi, mon chéri, je t’adore infiniment, tu es la plus gracieuse divinité du monde, tu es la divinité même qui s’est faite femme. J’adore tes yeux las, ton corps souple et admirablement fait. Je t’aime infiniment ma petite divinité chérie. Je me demande quand j’aurai l’occasion de te revoir, mais en attendant, je suis bien content que tu sois heureuse dans les bras de Toutou. Amuse-toi bien. Toutes recommandations oiseuses, au demeurant, puisque tu me l’as écrit, un coup à la minute. Vous devez régler toutes les pendules de la région.
Je ne m’embête pas trop malgré la monotonie extravagante de cette région déshéritée qui a malgré tout son charme discret. Le même charme qu’a une jolie femme mariée en voyage pr aller tromper son mari.
ODE
Lou Toutou soyez remerciés
Puisque par votre amour je ne suis pas seul
Et je nais de chacune de vos étreintes
Pensée vivante qui jaillit de vous
Lou Toutou je suis votre petit enfant
Je tiens à vous, à Lou par le lien ombilical
Jeté sur la terre de France des Vosges à la mer
Ainsi sommes nous unis par la chair des tranchées
Nous sommes unis par la vie et par la mort
Bénie soit aussi cette guerre qui m’unit à votre douceur
Avant on ne parlait que de paix
Et l’amour s’en allait peu à peu de nos cœurs et de la terre
Aujourd’hui, c’est l’Amour éperdu où s’accolent
Tous les grands peuples
L’Amour cette guerre
La vraie guerre
Tant de choses nous séparaient
C’était la paix la vilaine paix
Mais nous avons senti tout à coup
Qu’il fallait nous rapprocher nous unir
Pour nous aimer, ô noble guerre
Ô noble, ô noble amour
Amour sacré qui flamboie et fume
Sur les hypogées tandis que râlent les projectiles
Nous ne combattons point pour conserver la vie
Nous menons l’Amour en grande pompe
Vers la mort
Vers le seuil suprême
Où veille la guerrière mort
Ainsi Toutou nous défendons Lou
C’est la grâce, c'est-à-dire ce qu’il y a de plus rare
Dans l’idée de Beauté
Rien n’est plus noble que ce combat
Esthétique et sublime
Toutou Lou écoutez-moi
Aimez-moi
Gui.
Lettres à Lou, pp. 475-77, ed. Gallimard (Blogger n'accepte pas la versification d'origine)
(1) sic.
[Mireille Sorgue avait fait venir de la Bibliothèque Nationale sur microfilms les Lettres à Lou d’Apollinaire avec l’idée de préparer un DES avec Michel Décaudin alors en poste à l’université de Toulouse. Elle a appris la mort de Louise Coligny-Châtillon survenue le 7 mars 1963]

samedi 25 avril 2009

Petite bibliothèque "M"

Cette petite bibliothèque de la place Mireille Sorgue se bâtira au fil des lectures ou des dons et sera composée de textes relatifs au sentiment et au discours amoureux.

Simone de Beauvoir

« Il y a plusieurs choses que je hais dans l’amour : l’abandon de tout soi-même qui est une simple lâcheté parce qu’un être n’est jamais une fin, qu’évidemment le devoir est tout de même au-dessus de l’amour et que le devoir défend d’aliéner sa liberté ; je n’en fais pas une question de dignité mais de morale. Je consentirais volontiers tous les sacrifices pour un être que j’aimerais, mais je ne voudrais pas n’exister qu’à travers lui – le chantage sentimental qui pousse les femmes surtout à voir dans celui qu’elles aiment un être chargé de partager le fardeau de leur âme qu’elles sont trop faibles pour porter…Je sais que dans les minutes d’abattement, un grand désir vous prend parfois de crier sa peine à une âme amie, de voir dans des yeux chers le reflet de soi-même ; cela c’est s’aimer soi et dans l’autre l’amour qu’il a pour vous. Le vrai amour, c’est le mot de Goethe : « Je t’aime, est-ce que cela te regarde ? » Bien sûr, les confidences, le sentiment d’une mutuelle intelligence sont une des douceurs de l’amour, parce qu’on ne donne pas toujours, qu’il est bon aussi de recevoir ; mais si l’on accepte joyeusement de recevoir, si l’on a même le droit de demander parfois, c’est donner qui demeure l’essentiel.
Je n’aimerais pas non plus un être qui serait toujours supérieur à son amour, parce que ce serait une preuve que sa passion n’est pas assez grande si elle ne l’accable jamais ; je le mépriserais de se montrer inférieur à sa passion, parce que serait une marque de sa propre faiblesse. Je ne voudrais pas qu’il raisonnât toujours, parce qu’une grande passion est d’abord instinctive ; ni qu’il ne raisonnât jamais, parce que l’homme doit savoir s’élever au-dessus de ses instincts. Je voudrais qu’il unît à la lucidité du héros de Aimée [roman de Jacques Rivière] la simplicité du Grand Meaulnes ou d’une élégie de Jammes ; à la spontanéité d’Almaïde d’Etremont [roman de Francis Jammes] la réflexion douloureuse d’Alissa. Une belle passion est plus difficile et plus rare encore je crois qu’une belle œuvre. Des amoureux et des amoureuses que je connais, aucun je pense ne me satisferait pleinement […] Autant d’être différents, autant de positions en face de l’amour. L’essentiel au fond c’est d’aimer et d’être sincère. Mais c’est une chose si grave l’amour, même pour ceux qui n’aiment jamais » (Cahiers de jeunesse, 21 août 1926, ed. Gallimard. Simone de Beauvoir a 18 ans).