jeudi 16 juillet 2009

Petite bibliothèque "M" (10)

Guilleragues

[...] Il faut avouer que je suis obligée à vous haïr mortellement ; ah ! je me suis attiré tous mes malheurs : Je vous ai d'abord accoutumé a une grande passion, avec trop de bonne foi, et il faut de l'artifice pour se faire aimer, il faut chercher avec quelque adresse les moyens d'enflammer, et l'amour tout seul ne donne point de l'amour ; vous vouliez que je vous aimasse, et comme vous aviez formé ce dessein, il n'y a rien que vous n'eussiez fait pour y parvenir ; vous vous fussiez même résolu à m'aimer, s'il eut été nécessaire ; mais vous avez connu que vous pouviez réussir dans votre entreprise sans passion, et que vous n'en aviez aucun besoin, quelle perfidie ? Croyez-vous avoir pu impunément me tromper ? Si quelque hasard vous ramenait en ce pays, je vous déclare que je vous livrerai à la vengeance de mes parents. J'ai vécu longtemps dans un abandonnement et dans une idolâtrie qui me donne de l'horreur, et mon remords me persécute avec une rigueur insupportable, je sens vivement la honte des crimes que vous m'avez fait commettre, et je n'ai plus, hélas ! la passion qui m'empêchait d'en connaître l'énormité ; quand est-ce que mon cœur ne sera plus déchiré ? quand est-ce que je serai délivrée de cet embarras cruel ? Cependant je crois que je ne vous souhaite point de mal, et que je me résoudrais à consentir que vous fussiez heureux ; mais comment pourrez-vous l'être, si vous avez le cœur bien fait. Je veux vous écrire une autre Lettre, pour vous faire voir que je serai peut-être plus tranquille dans quelque temps ; que j'aurai de plaisir de pouvoir vous reprocher vos procédés injustes après que je n'en serai plus si vivement touchée, et lorsque je vous ferai connaître que je vous méprise, que je parle avec beaucoup d'indifférence de votre trahison, que j'ai oublié tous mes plaisirs et toutes mes douleurs, et que je ne me souviens de vous que lorsque je veux m'en souvenir ! Je demeure d'accord que vous avez de grands avantages sur moi, et que vous m'avez donné une passion qui m'a fait perdre la raison, mais vous devez en tirer peu de vanité ; j'étais jeune, j'étais crédule, on m'avait enfermée dans ce couvent depuis mon enfance, je n'avais vu que des gens désagréables, je n'avais jamais entendu les louanges que vous me donniez incessamment, il me semblait que je vous devais les charmes et la beauté que vous me trouviez, et dont vous me faisiez apercevoir, j'entendais dire du bien de vous, tout le monde me parlait en votre faveur, vous faisiez tout ce qu'il fallait pour me donner de l'amour ; mais je suis, enfin, revenue de cet enchantement, vous m'avez donné de grands secours, et j'avoue que j'en avais un extrême besoin : En vous renvoyant vos Lettres, je garderai soigneusement les deux dernières que vous m'avez écrites, et je les relirai encore plus souvent que je n'ai lu les premières, afin de ne retomber plus dans mes faiblesses. Ah ! qu'elles me coûtent cher, et que j'aurais été heureuse, si vous eussiez voulu souffrir que je vous eusse toujours aimé. Je connais bien que je suis encore un peu trop occupée de mes reproches et de votre infidélité, mais souvenez-vous que je me suis promis un état plus paisible, et que j'y parviendrai, ou que je prendrai contre moi quelque résolution extrême, que vous apprendrez sans beaucoup de déplaisir ; mais je ne veux plus rien de vous, je suis une folle de redire les mêmes choses si souvent, il faut vous quitter et ne penser plus à vous, Je crois même que je ne vous écrirai plus, suis-je obligée de vous rendre un compte exact de tous mes divers mouvements ?

Lettres de la religieuse portugaise

jeudi 18 juin 2009

Petite bibliothèque "M" (9)

Mireille Sorgue


Sève brute (2) 8 octobre

Et que saurais-je écrire,
sinon ma peine d’aujourd’hui,
ma peine d’amour que l’automne rougit comme une vigne vierge,
la gomme savoureuse, exécrable, sucrée,
l’huile rance qui luit dans les vases sacrés,
succulente de pulpe et robe incarnadine,
écume de vermouth, liqueur amygdaline,
ma peine mûre et qui suinte, âcre résine ;
la loutre chatoyante et verbeuse, gîtée
au logis tiède et clos de mes seins délaissés ;
mollusque parasite et bruissante marée ;
ma peine tour à tour qui se prélasse aux laisses,
lascive, paresseuse, indolente maîtresse,
où (sic) le cavalier lourd qui me presse et m’éreinte
amazone drapée d’une vapeur d’absinthe ;
vénéneuse corolle ou floraison marine
qu’épanouit la nuit ; ma couronne d’épines ;
ma douleur somptueuse en velours cramoisi
poivrée comme un relent de banane pourrie
comme un soir de juin si lourd que l’on défaille
chaude autant que ton bras qui ceintura ma taille


Que saurais-je écrire, sinon Toi, et la souffrance dont tu me combles ?
J’ai marché dans les rues aux cohortes démentes
Et passante sans yeux, pleurant mon âme absente,
Promené tout au long des stupides pavés
Ma soif inconvenante et mes sanglots figés ;
J’ai marché, et les bruits alentour déferlaient,
Vague tonitruante et saumâtre, et j’allais,
Me berçant au giron de cette maritorne
Au rire croupissant, Ville, chacale morne :
Je tressaillais, blessée, au bref glapissement
Des freins sur la chaussée, au triste hululement
D’un train dans le décor ; je fuyais étrangère,
Eclaboussée de lie, et nul qui fût mon frère
Et qui me prît la main et d’un baiser défît
Le délire diurne et l’angoisse des nuits…
Thalassa reperdue, j’invoquais ton rivage
Aux étreintes moirées sur la douceur des plages…
Mais me conduira-t-il celui qui sait les bords
Où se berce l’oubli ? J’ai des pensers de mort
Qui bourdonnent aigus, crécelle lancinante
Au chant sempiternel, monotone et navrante,
Thalassa reperdue, parviendrai-je au rivage,
Et saurai-je à nouveau le sel de Ton visage ?

Je t’aime. Amour en pure perte.

Petite bibliothèque M (8)

Mireille Sorgue

2 août
Sève brute (1)

Et que saurais-je écrire, sinon ma peine d’aujourd’hui, ma peine d’amour, neuve, acide – goût de prunelle diaprée prise au buisson avant le temps, longuement macérée sous la langue, corrosive et insinuante liqueur,
et ce vent qui m’affouille,
ma peine aiguë ou sourde au gré du temps,
ma peine contenue, apaisée, comme un chien qu’on flatte à la croupe en le retenant du collier, -- assoupie enfin – (Que vite on chante une berceuse très endormeuse…)
et soudain, sans que j’aie su pourquoi, en lente reptation vers ma gorge qui s’affole,
jusqu’à ce que douleur s’ensuive.

Je mords le drap crissant et fade.

Que saurais-je écrire sinon Toi et la souffrance dont tu me combles ? J’ai agrippé mes doigts aux pierres que tu foules, et tu écrases mes ongles en dansant sur mes mains la ronde de ta joie.
Tes bottes sonnent la cadence sur un rythme de sarabande, et ton rire chante clair, si clair, mon amour, insoucieux de moi.

Je t’aime. Amour en pure perte,
comme un vent qui ne jouerait pas avec les fumées sur les toits,
qui ne tournerait aucune roue de moulin aux pales chuintantes,
qui ne peignerait aucun arbre,
comme une bruyère où ne viendraient pas les abeilles,
comme une pluie que les oiseaux ne pourraient boire,
comme un fruit mûr qu’on ne goûterait pas,
comme un inutile sanglot.

(Ce poème date de 1962. Il y eut donc un premier "Toi" avant l'Amant, comme il y en eut un autre après.)

vendredi 29 mai 2009

Petite bibliothèque "M" (7)

Yvan Tourgueniev

« J’avais une prédilection particulière pour les ruines de l’orangerie, ayant pris l’habitude d’escalader son mur abrupt et d’y rester assis, à califourchon, tellement malheureux, triste et oublié que je prenais pitié de moi-même : douce griserie de l’isolement mélancolique !
Un jour que je me trouvais là, les yeux perdus au loin, à écouter le carillon du monastère, je perçus tout à coup un frôlement mystérieux : ce n’était pas le vent ni un frémissement, mais une sorte de souffle et plus exactement la sensation d’une présence… Je baissai les yeux.
Zinaïda longeait le sentier d’un pas pressé ; elle portait une robe légère, de couleur grise, et une ombrelle de la même teinte sur l’épaule. Elle m’aperçut, s’arrêta, releva le bord de sa capeline et me regarda avec des yeux de velours.
« Que faites-vous si haut ? me demanda-t-elle avec un étrange sourire… Eh bien, qu’attendez-vous ?... Au lieu de passer votre temps à me persuader que vous m’aimez, sautez donc par ici, si cela est vrai. »
A peine avait-elle fini de parler, que je me précipitais en bas, comme si un bras m’avait violemment poussé dans le dos. Le mur devait être haut de près de cinq mètres. J’atterris sur mes pieds, mais le choc fut si vigoureux que je ne réussis pas à rester debout ; je tombai et restai évanoui quelques instants. En revenant à moi, et sans ouvrir les yeux, je sentis que Zinaïda était toujours là, tout prés de moi… « Cher petit, disait-elle avec une tendresse inquiète, cher petit, comment as-tu pu faire cela, comment as-tu pu m’écouter ? Je t’aime… Relève-toi… »
Sa poitrine se soulevait tout contre ma tête, ses mains frôlaient ma joue… et soudain – Seigneur, quel délice ! – ses lèvres douces et fraîches couvrirent mon visage de baisers… effleurèrent mes lèvres… A ce moment-là, bien que je me gardasse soigneusement de rouvrir les yeux, elle dut se douter que j’étais revenu à moi et se redressa rapidement :
« Eh bien, relevez-vous, espèce de grand fou… Qu’est-ce que vous faites là, dans la poussière ? »
J’obtempérai.
« Donnez-moi mon ombrelle… voyez où je l’ai jetée… et ne me regardez pas ainsi… En voilà de sottes idées !... Vous êtes-vous fait mal ?... Vous vous êtes piqué dans les orties ?... Je vous dis de ne pas me regarder ainsi… Il ne veut rien comprendre, rien répondre, ajouta-t-elle comme si elle se parlait à elle-même. Rentrez chez vous, m’sieur Voldémar, brossez-vous et ne me suivez pas, sinon je vais me fâcher et jamais plus je ne… »
Elle n’acheva pas son propos et s’éloigna rapidement ; je m’assis sur le bord du sentier… mes jambes ne voulaient plus me porter. Les orties m’avaient piqué les mains, j’avais mal dans le dos, la tête chancelante, mais, avec tout cela, j’éprouvais un sentiment de béatitude que je n’ai plus jamais retrouvé de ma vie. Il se manifestait par une torpeur douce et douloureuse circulant dans mes veines, et finit par se donner libre cours, sous forme de gambades et de cris enthousiastes…
Vraiment, j’étais encore un enfant ! »

Premier Amour (traduction R.Hoffmann).

vendredi 22 mai 2009

Petite bibliothèque "M" (6)

Giacomo Leopardi

« Quand je dis que je me blâmerais de toute tentative pour raviver ou faire renaître cette passion dans mon cœur, ce n’est pas là l’effet de quelque sentiment de honte : s’il a jamais existé une affection réellement pure et platonique, montrant la plus extrême aversion pour toute ombre de souillure, ce fut bien la mienne, ce l’est encore, et c’est par sa nature même, non par quelque précaution de ma part, qu’elle s’afflige et se replie sur elle-même avec horreur au premier soupçon d’impureté. Si je m’interdis de ranimer ma passion, c’est qu’elle est trop funeste pour moi. En effet, si une légère brume d’affectueuse mélancolie, comme celle que j’ai connue ces derniers jours, n’est pas dénuée de charme, et peut même nous plaire sans trop nous troubler, je n’en saurais dire autant de cette anxiété, de ces désirs, de cette insatisfaction, de cette folie, de cette angoisse que commande le fort de la passion et qui font de nous les êtres les plus misérables et tourmentés qui soient au monde. J’ai eu un avant-goût de cette misère le premier soir et les deux premiers jours de ma maladie, au cours desquels, comme j’en puis juger à présent, j’ai en vérité profondément ressenti l’amour. Ce que furent les symptômes, les particularités, en un mot le caractère de ce premier amour, ces pages écrites dans la plus grande ardeur de ma passion le révèlent. Je pourrais y ajouter le désir manifeste de trouver quelque charme à ma personne. Mais le premier jour, loin de ressentir ce désir, je fuyais plutôt tout ce qui pouvait évoquer ou me représenter ma propre image, éprouvant pour elle la même aversion que pour les autres visages. Du reste, je suis si peu enclin à rougir de ma passion que, dès l’instant où je l’ai conçue, je m’en suis toujours félicité, tout à la joie de ressentir une de ces affections sans lesquelles on ignore la grandeur, de me savoir accessible à d’autres souffrances qu’à celles du corps et de m’être prouvé clairement la tendresse et la sensibilité immodérées de mon cœur ».

Journal du premier amour (traduction Joël Gayraud).
Proposé par Jean-Marc Picquier

lundi 18 mai 2009

Petite bibliothèque "M" (5)

Sören Kierkegaard

« Johannes !

Je ne t’appelle pas « mon » Johannes, car je sais bien que tu ne l’as jamais été ; j’ai été assez durement punie pour avoir laissé mon âme se délecter à cette idée ; et pourtant, je t’appelle mien ; mon séducteur, mon trompeur, mon ennemi, mon assassin, l’auteur de mon malheur, le tombeau de ma joie, l’abîme de mon infortune. Je t’appelle mien et je m’appelle tienne, et de même qu’autrefois cela te flattait les oreilles, toi qui fièrement t’inclinas pour m’adorer, à présent cela doit sonner comme une malédiction sur toi, une malédiction pour toute l’éternité. Ne te réjouis pas en pensant que j’ai l’intention de te poursuivre ou de m’armer d’un poignard pour t’exciter à des moqueries ! où que tu fuies, je suis pourtant tienne, va jusqu’au bout du monde, je resterai pourtant tienne, donne ton amour à des centaines d’autres, je suis pourtant tienne, oui à l’heure de la mort je serai tienne. Le langage même dont je me sers envers toi doit te prouver que je suis tienne. Tu as eu l’audace de tromper un être de telle façon que tu es devenu tout pour cet être, pour moi, et que j’aurais infiniment de plaisir à devenir ton esclave, – je suis à toi, je suis tienne, ta malédiction.

Ta Cordélia

Journal du séducteur.
Proposé par Fanny Domecq

dimanche 10 mai 2009

Petite bibliothèque "M" (4)

Emily Dickinson


Je n’avais pas le temps de haïr
La tombe m’en aurait empêchée,
Et la vie n’était pas si vaste
Que je n’épuise l’inimitié.

Je n’avais non plus le temps d’aimer
Mais puisque il faut bien s’occuper,
La menue peine d’amour,
Ai-je pensé, me suffirait.

*
I had no time to hate, because
The grave would hiner me,
And life was not so ample I
Could finsih enmity.

Nor had I time to love ; but since
Some industry must be,
The little toy of love, I thought,
Was large enough for me.

(Proposé par Laure Maçon-Mitchell)